L’Opéra bus : un rêve baroque à partager

Écrit par Olivier Rigaud. Publié dans CULTURE

Les Orléanais Florence Bolton et Benjamin Perrot forment un intemporel duo musical au sein de l’ensemble baroque La Rêveuse. Comme ce titre le suggère, le travail rigoureux de recherche et de restitution, auquel ils s’appliquent depuis le début du 21e siècle, ne contredit pas la place cruciale qu’ils accordent à l’imaginaire.

Comment jouait-on exactement du théorbe ou de la viole de gambe aux 17e et 18e siècles ? Quelle valeur accorder à chacun des innombrables traités et méthodes de l’époque ? De quelle manière présenter ces instruments et partager cette passion pour les classiques avec le public aujourd’hui ? Autant de pièges que les deux musiciens déjouent d’un naturel désarmant, s’appuyant constamment sur cette extraordinaire capacité à mêler le savoir à la pédagogie, la maîtrise technique au rêve.

Leur projet d’Opéra bus, qui empruntera les routes de la région Centre – Val de Loire au mois de novembre prochain, répond à cette double ambition. Aménagé en salle de concert et décoré sur le modèle de l’Opéra Garnier de Paris, ce véhicule permettra à La Rêveuse de se rendre dans les quartiers excentrés des villes et en milieu rural et de toucher des populations qui ont peu l’habitude ou le loisir de se déplacer pour visiter les lieux de culture et de patrimoine.

Ce bus est loué à Harmonia Sacra / « Embaroquement immédiat », festival de Valenciennes. Equipé d'un écran, il offrira la possibilité à Florence Bolton et Benjamin Perrot de présenter le patrimoine musical et les instruments anciens en les replaçant dans leur contexte historique et artistique à partir de l’image. Quelle musique jouait-on à Chambord ou à Valençay ? Pourquoi certains instruments ont-ils disparu après avoir été à la mode ? Quelle est la vie d'un musicien au 17e siècle et en quoi est-elle différente de celle d'un musicien d'aujourd'hui ?...

La tournée passera dans divers lieux de la région, comme la communauté de communes de Chambord, le Sud Berry, Ecueillé-Valençay, Issoudun, Touraine Val de Vienne, ainsi que Fontmorigny, Noirlac ou Bourges, pour proposer ces concerts découverte interactifs reliant les lieux à leur patrimoine artistique et à l’Histoire. Il est regrettable que, dans le Loiret, une date seulement ait pu être programmée, à Orléans… Pourquoi les collectivités locales qui ont été jointes dans notre département se sont-elles montrées si frileuses ?


 

« Donner des clefs »

« Nous voulons inciter les gens à aller plus loin, expose Florence Bolton. Il faut jeter des ponts ! Si on sensibilise 1 ou 2 personnes à chaque fois, ce sont autant de graines semées à notre échelle pour faire évoluer les esprits. » Benjamin Perrot ajoute que « la culture permet de se construire individuellement et collectivement, c’est du lien social, du rapport humain. » Et d’insister sur « les valeurs de fond de la culture : c’est l’histoire et l’identité d’un pays, un patrimoine à partager que les gens doivent se réapproprier. »

Cet effort de décloisonnement, pour « lutter contre l’idée selon laquelle il faut être cultivé » pour ressentir des émotions, La Rêveuse le produit depuis ses débuts. L’ensemble est intervenu par exemple auprès d’écoliers du quartier d’Orléans - La Source, projetant des tableaux en classe, évoquant la représentation, la symbolique des instruments et la place de la musique dans la société. « Des gamins dont les parents maîtrisaient parfois mal le français ont ensuite entraîné leur famille au musée ! », se réjouit Florence Bolton.

« Les artistes doivent consacrer une partie de leur temps à cette approche », affirme-t-elle. Les deux musiciens ont la même volonté de « donner des clefs », afin « que les gens comprennent mieux comment cette musique peut toujours émouvoir. » Benjamin Perrot se souvient encore des premières écoutes des arts florissants, cette musique baroque que ses parents mélomanes passaient entre deux albums de jazz : « J’entendais quelque chose de vivant et spontané, sans comprendre ce qui produisait cet effet. Puis, j’ai découvert qu’il y avait une grande part d’improvisation dans les basses continues (théorbe, luth), avec des interprétations très personnelles et parlantes. »


 

« C’est du spectacle vivant »

« Quand on lit une partition baroque, reprend-il, on voit qu’elle accorde une grande responsabilité au musicien », une liberté presque jazzy qui a immédiatement séduit celui qui débutait alors à la guitare. Il voit dans les valeurs rythmiques du 17e siècle, au-delà les croches noires et blanches, autant de fenêtres ouvertes sur un monde à explorer : « J’invite les jeunes en cours à chanter ces partitions, à amener leur imaginaire », témoigne également Florence Bolton.

Ils voient dans ce style musical un parallèle avec le théâtre, avec Molière qui, hors quelques didascalies, laisse aux comédiens et aux metteurs en scène une marge de manœuvre pour écrire les discours et jouer les personnages, ce qui garantit à chaque représentation sa propre singularité. « C’est du spectacle vivant », précise Benjamin Perrot, « nous sommes en lien direct avec le présent et la création. » La codification est en effet moins balisée que sur une partition de Beethoven et invite à l’improvisation. Il a fait du théorbe son double instrumental.

Elle-aussi entourée par une famille passionnée par l’histoire et la musique ancienne - un père facteur de flûtes à bec – Florence Bolton a rapidement opté avec une sorte d’évidence pour la viole à gambe. Au Conservatoire, « on me prenait pour une violoncelliste ratée parce que je voulais faire de la viole ! »  L’ambiance y est concurrentielle, la technique domine. Mais c’est son cœur qui prend le dessus : « Il y a une sorte de fil rouge jusqu’à notre époque, du 16e siècle jusqu’à Sting, le schéma d’une chanson reste le même », assure-t-elle, avant de rappeler les clavecins des Beatles, les balades de Simon & Garfunkel ou le mouvement de folk baroque des années 60 aux États-Unis...

Grâce à la musicologie impulsée par Romain Rolland, ces instruments oubliés – qui se souvient du flageolet qui résonnait encore dans les tranchées de la Première Guerre mondiale ? - ont réapparu, accompagnés de l’incontournable interrogation sur la façon d’en jouer. Les premiers disques consacrés à la musique baroque, parus dans les années 1960, portaient l’inscription « instruments authentiques ». Aujourd’hui, on utilise de préférence l’expression moins présomptueuse d’album « historiquement informé ».


 

« Dépoussiérer la forme »

Les différents albums produits par la Rêveuse – de Locke-Purcell à Marin Marais l’an dernier – sont le fruit de patients travaux de recherches sur la musique bien entendu, mais aussi sur le contexte, la littérature, la langue... Tous ces éléments puisés dans le passé nourrissent Florence Bolton et Benjamin Perrot, qui ne cherchent ensuite qu’à diffuser ces connaissances, en « dépoussiérant » la forme, en cherchant des « résonances » actuelles, comme la Saint-Valentin, qui fut prétexte en février à un concert ambitieux au musée des Beaux-arts d’Orléans. La salle était pleine.

« Nous ne sommes pas archéologues », avertit cependant le joueur de théorbe. Prête à « mouiller la chemise » pour intéresser les publics, la violiste encadre les pièces musicales d’explications historiques, jamais rébarbatives, souvent amusantes, pour décontracter les spectateurs. Ensemble, ils multiplient les concerts en entrée libre, les ateliers ouverts ou les conférences pour faire vivre ce patrimoine, pour « défaire un académisme » et sortir des rituels traditionnels. L’Opéra bus s’inscrit dans cette démarche essentielle et transversale, ce voyage à travers le temps et les classes sociales.

 

Projet Opéra bus

Campagne Ulule de financement participatif s’insérant dans le dispositif « Make in Loire Valley ». Vous pouvez faire un don sur la plateforme jusqu’au 30 mars, entre 25 € et 5000 €, avec des contreparties diverses allant du simple CD au concert privé, et déductibles fiscalement à hauteur de 60%.

https://fr.ulule.com/opera-bus/

 

Prochaines dates

-       15 mars, à 19h30, à la Librairie Atout Livre, à Paris 12: rencontre musicale autour du CD Marais : Pièces de viole ;

-       Du 22 au 24 mars, à Vancouver, Canada : concerts ;

-       8 avril, à 15h30, espace George-Sand, à Chécy : Jack et le Haricot magique, spectacle jeune public de marionnettes.

-       11 mai, à la Scène nationale d’Orléans : le Sommeil d’Ulysse ;

-       Samedi 2 juin, à partir de 15 heures, à la salle de l’Institut, à Orléans : conférence expérimentale par le luthier Laurent Zakowski (L’énigme du chevalet fantôme) ; concert conférence en image et musique par Florence Bolton (Le consort de viole et son répertoire) ; conférence en image et musique par le luthier François Bodart (Petite histoire de la viole de gambe) ;

-       9 juin, au Musée des Beaux-arts d’Orléans : visite en musique des collections.

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