Centenaire de la Grande Guerre : l’amour malgré tout

Écrit par Olivier Rigaud. Publié dans CULTURE

Les Fous de Bassan ! ont proposé vendredi 9 novembre à Beaugency une lecture de la Grande Guerre à travers les mots d’Apollinaire. Mais pas n’importe quels mots. Dans ce second volet du diptyque « Apollinaire, Mes amours : nos cœurs pendent ensemble au même grenadier », les extraits de « Lettres à Lou », « Poèmes à Lou » et « Lettres à Madeleine », dits et joués par Christian Sterne, accompagné par Pascal Ducourtioux, nous donnent à entendre les visions poétiques et coquines de l’artilleur Apollinaire.

 

Dans les tranchées, en 1915, entre quelques caisses et sous la lune, entre la vie et la mort, le soldat s’abandonne à un vagabondage, libère le rêve et le langage, écrit ses désirs et sa passion pour les deux femmes qu’il aime alors. Christian Sterne joue ces textes comme un soldat montant au front : il esquive la mitraille et bombe le torse à mesure qu’il progresse sur le champ de bataille. La confiance le gagne au fil du temps et des mots, habité qu’il est par l’esprit d’Apollinaire.

C’était, en ce vendredi soir, en ce jour anniversaire de la mort du poète, un hommage émouvant, qui nous a transporté certes dans l’atmosphère de la Grande Guerre dont nous commémorons le centenaire de l’Armistice, mais, au-delà, dans les chairs d’un homme qui vivait là, nous donnant à entendre comme si notre main était posée dessus les palpitations de son cœur. Le jeu de Christian Sterne, donc, mais aussi la mise en scène, les décors aussi simples qu’évidents, y étaient pour beaucoup.

Mais aussi la musique de Pascal Ducourtioux : l’artiste s’amuse, saute d’un instrument à l’autre parmi les mines, comme un irréel compagnon d’Apollinaire, un double fantôme attendri et moqueur, qui écoute autant qu’il aiguille le combattant. Un ami imaginaire auquel Guillaume Apollinaire confie ses rêves et sa passion pour la vie, pour l’amour, pour les femmes. Les deux compères, sur scène, arrivent ainsi, tout en puissance et en douceur, à relever la beauté à laquelle s’agrippait Gui dans cet océan d’horreurs que fut la Première Guerre mondiale. C’est extrêmement touchant et déroutant.

 

Retrouvez le volet 1 à Ormes, dimanche 11 novembre à 15 heures, salle François-Rabelais ; et les volets 1 et 2 à La Mézière (35, près de Rennes), les 30 novembre et 1er décembre.

 

Sous le gui

 

Gui, comment était ta terre ?

Tes pieds dedans tes mains d’amant tes yeux d’avant

Ton corps aimant

Les leurs aussi des tas d’obus des bouts de fusils

Le tien des femmes leurs bouches leurs langues

 

Il paraît que c’est un anniversaire

On fête une fin on fait le refrain on pense aux tiens

Mais c’est un vide

Un immense trou plein de chairs de membres et de doigts

Qui rêvent d’autres endroits

 

Crois-tu qu’on puisse la refaire ?

Puisque tu es si loin si haut si bas si rien

Puisqu’on aime boire le sang des autres

Après tout tu as raison

Si l’on peut créer l’enfer on peut bien espérer le paradis

 

Alors dis-moi derrière la guerre

En dessous la boue quand on écarte les boyaux

Étaient-elles là ces bouches ouvertes

Ces cuisses offertes

Et ton sexe en sortait comme un périscope ?

 

J’ai entendu fuser dans l’air

Tes mots doux et tes maux crus j’ai entendu

Un tel désir aussi brûlant – non - plus explosif encore

Qu’un amoncellement de grenades

Autant d’amour lancé dans la bataille

 

J’en tremble encore c’était pervers

De rendre belles toutes les blessures

Mais cette beauté dans la forêt

À respirer lécher et pénétrer

Toi le poète tu me permets

 

De la voir et la sentir cette lumière

Merci à toi, Guillaume Apollinaire.

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