Un laboratoire régional des initiatives locales

Écrit par Olivier Rigaud. Publié dans SOCIETE

Le réseau Oxygène a été officiellement présenté et lancé mercredi au conseil régional du Centre – Val de Loire. La région espère ainsi impulser une véritable caisse de résonnance des initiatives locales et créer un effet d’entrainement et de mobilisation sur les territoires.

Ce réseau doit permettre notamment de repérer et valoriser les actions qui portent de l’innovation et du développement sur les territoires ; de connecter les acteurs et de relier leurs réflexions sur le développement territorial ; de faciliter l’accès à l’ingénierie, en particulier dans les territoires ruraux ; sans oublier l’animation du programme européen Leader.

La Région est déjà très engagée dans le soutien aux initiatives porteuses de développement économique, social et environnemental, à travers les dispositifs « ID en Campagne », devenu « A vos ID », avec une enveloppe d’environ 1 million d’euros par an, et le programme européen Leader (Liaison entre action de développement de l'économie rurale) dédié aux territoires ruraux, pour lequel la Région a voté une enveloppe de 23 millions d’euros pour 6 ans.

Environ 200 personnes, venues de territoires urbains, périurbains ou ruraux, ont participé à cette journée de lancement et d’échanges. Plusieurs interrogations ont ouvert de nombreux débats : « Comment sortir des oppositions stériles villes-campagne ? » ; « Comment construire des solidarités ? »…

Pour François Bonneau, président de la Région Centre-Val de Loire, il est temps de « penser un nouveau modèle de développement en coconstruction, en interconnexion ». Il constate que « de multiples expériences » sont menées par les collectivités ou des associations, qui redonnent du sens. « Sur l’alimentaire par exemple, on parle maintenant de circuits courts à de plus grandes échelles, avec la distribution, la restauration collective, qui sont des marchés importants. Il faut être positif ! »

Charles Fournier, vice-président délégué à la Démocratie, aux Initiatives citoyennes, au Développement rural, à la Coopération et à l’Égalité, se veut lui-aussi optimiste : « On a ici ceux qui fabriquent la transformation du monde ! Ce sont de belles histoires qu’il faut partager, connecter, valoriser davantage. On parle des territoires souvent comme des zones abandonnées alors qu’il y a un entreprendre positif partout. »

Il souhaite à travers ce réseau « relier les acteurs du développement des territoires qui portent des initiatives culturelles, environnementales, sociales et solidaires. » Il note « des liens de culture qui font sens » et « des pratiques nouvelles de vivre ensemble, comme les éco-hameaux à Chartres ou l’habitat participatif à Blois. » Autant d’histoires à raconter, comme dans les « Carnets de campagne » de France Bleu Berry.


Martin Vanier, géographe, professeur à l’École d’Urbanisme de Paris, consultant auprès des collectivités locales, est ensuite venu évoquer le concept d’anti-fracture, donnant « une lecture des territoires pour vivre ensemble ». Son intervention précise et lucide fut pleinement appréciée : « La réciprocité, c’est l’activation des complémentarités », a-t’il d’abord expliqué, avant d’annoncer une « triple révolution, ou transition, pour être plus rassurant ».

Il a dans un premier temps mis en exergue « la relation entre les différences ». Nous sommes passés d’après lui de l’assimilation (pour les langues régionales par exemple) à la double et vaine « promesse de décentralisation », porteuse de conflits en multipliant les strates qui attendant chacune leur dû, et de « l’insaisissable égalité des territoires ». Dans un rapport de 1 à 1000 habitants au km² entre territoires ruraux et urbains, « comment fait-on société ? Que faire de ces différences ? Soit on se raidit, soit on active les complémentarités. »

Deuxième révolution analysée par le géographe, « le partage des ressources : l’eau, la biomasse, le patrimoine, la main d’œuvre… Comment un gisement » - un stock de logements, un équipement sportif ou culturel - peut-il être géré « au-delà d’un rapport souverain et d’exclusivité ? C’est un bien commun... mais c’est à moi ! » Pour Martin Vanier, activer les complémentarités « consiste à faire de ces ressources un argument de négociation, pour pouvoir en tirer autre chose, pour combiner. »

Enfin, note-t-il, « le champ de l’action publique » est profondément modifié : « Personne n’a le monopole du bonheur du tous. Il est le résultat de l’action de nombreux acteurs privés… » Mais il prévient déjà que « cette bienveillance lénifiante devra faire ses preuves. Une bataille s’engage car ce qu’on aime faire dans ce pays, dans les médias ou la politique, c’est plutôt de parler de la fracture. Il y a des intérêts à vivre sur ce type de récit, à prendre la posture de l’indigné ».

L’heure est peut-être venue de se « redigner », demande Marc Vanier, posant la haute ambition d’Oxygène, de « s’exiger à la hauteur de ce monde de réseau pour organiser cette triple révolution ».


 

Les ateliers qui ont suivi plongeaient les acteurs conviés dans le bain du réseau, au défi de la confrontation à travers des thèmes précis : « Quand la culture s’invente hors les murs pour aller au plus près des publics » ; « L’alimentation, une solidarité renouvelée entre villes et campagnes » ; ou encore « Les continuités écologiques en pratique ».

Cet atelier rappelait justement l’impact de l’activité humaine qui entraîne des ruptures dans la continuité écologique. Comment reconstituer, retisser ces continuités qui ne sont pas toujours la préoccupation principale des aménageurs ? Céline Tanguay, architecte-paysagiste à l’Agence d’urbanisme de la Métropole de Tours, a illustré la prise en compte des données dans l’urbanisation. Rappelant que c’est le Grenelle de l’environnement qui a convaincu les politiques d’intégrer cette notion dans les projets de développements urbains, elle a rappelé qu’il s’agissait « au préalable, d'investir le champ de la connaissance du socle agro-naturel et des différents plan locaux d’urbanisme de la métropole.

Tours avait tout de même l’objectif de 34 000 nouveaux logements d’ici 2030. » Différentes zones ont été identifiées comme portant atteinte aux continuités écologiques, notamment la coulée verte des Fondettes qui a notamment pour vertu de capter les eaux du plateau et de les envoyer vers la Loire. Il a été décidé de réaliser 70% du projet de parc logements en renouvellement urbain et 30% en extension, de façon à minimiser les déplacements. La surface concernée a été réduite de 1 200 à 800 hectares et des fenêtres de vues sur les coteaux du Cher ont été intégrées aux nouveaux quartiers pour mieux insérer les populations « dans le grand paysage ».

Autre témoignage de ces efforts accomplis sur les territoires pour assurer une continuité écologique, le projet « Jardinons nos villages » en Vendômois a permis de valoriser et restaurer des haies traditionnelles en bordure d’un nouveau lotissement. Le chantier participatif a impliqué les habitants, ce qui paraît être la meilleure façon de garantir un entretien de la haie sur le long terme, en cette période de raréfaction des moyens budgétaires…

Certains participants se sont alors interrogés sur les espèces animales avec lesquelles les riverains devront cohabiter : serpents, grenouilles, araignées… Mais aussi, plus profondément, sur le sens réel de ces initiatives : veut-on protéger la vie sauvage ou créer du parc de loisirs ? La biodiversité, ont regretté certains, n’est pas encore transversale, transdisciplinaires… Il est rare par exemple de prévoir des nichoirs pour compenser l’installation d’équipements anti pigeons ou hirondelles.

D’où la nécessité de réunir les acteurs autour de la table ! Une approche trop circulaire pourrait nuire, avertit une conseillère en développement, qui pointe l’absence d’une vision du territoire et un déficit dans le pilotage des échanges. N’est-ce pas cependant le propre d’une démarche collaborative et horizontale de laisser un sens surgir au fur et à mesure des débats ? D’écrire le récit au fil de la plume ?

Pour que ce réseau ne demeure pas une belle expérience sans lendemain, la région devra veiller en revanche à réaliser et fournir une réelle restitution des échanges, ainsi qu'une banque de données et un référencement des expériences. Pour aller au-delà de la satisfaction apportée à Bruxelles. Il faudra l’animer pour que les initiatives continuent à dynamiser les territoires urbains et ruraux de la région Centre – Val de Loire. « La responsabilité n’est pas qu’ailleurs », avait introduit François Bonneau. En effet, elle est partagée, elle est mise en réseau.

  • Feuilletez tous nos numéros